Si le chidori (voir le premier article de cette trilogie) nous invitait à regarder vers la mer et l’horizon, la grue nous oblige à lever les yeux. Grande, blanche, majestueuse, elle traverse le ciel glacé en silence, émouvant les cœurs en profondeur.
Deuxième volet de cette série consacrée aux oiseaux d’hiver dans la culture japonaise, cet article est dédié à la grue tsuru (鶴), une des figures sans doute les plus intéressantes de l’art japonais.
Tsuru 鶴 – la grue de longévité et de lumière
Haute sur pattes, élancée, presque irréelle lorsqu’elle se détache sur la neige, la grue incarne la noblesse, la longévité et l’espérance. Oiseau d’hiver par excellence dans certaines régions du Japon, elle traverse la poésie, les arts décoratifs et la peinture avec une aura singulière.

La grue du Japon : un oiseau d’exception
Le terme tsuru (鶴) désigne plusieurs espèces de grues présentes au Japon, mais c’est avant tout la grue à couronne rouge, ou tanchō (丹頂, Grus japonensis), qui occupe la place symbolique centrale dans la culture japonaise. On la reconnaît à son plumage blanc éclatant, ses rémiges noires et, surtout, cette tache rouge vif posée sur le sommet du crâne, qui lui a valu son nom : tancho, littéralement « couronne rouge ».1
Avec une envergure pouvant atteindre deux mètres quarante pour un poids d’environ dix kilos, la grue du Japon est l’un des plus grands oiseaux volants du monde. Elle niche principalement dans les zones humides d’Hokkaido, l’île la plus septentrionale de l’archipel, où elle passe les mois d’hiver dans les marais gelés du parc national de Kushiro-Shitsugen. C’est là, dans le silence cristallin de janvier et février, que se déroule sa célèbre danse nuptiale : sauts élégants, ailes déployées, cris qui portent loin dans la brume, dans une chorégraphie millénaire que les deux partenaires répètent, fidèlement, année après année, car la grue tanchō choisit son partenaire pour la vie.2
Quasiment disparue à la fin du XIXe siècle en raison de la chasse intensive et de la destruction de son habitat, la grue tanchō était considérée comme éteinte au Japon lorsqu’en 1924, à la surprise générale, une dizaine de couples furent redécouverts dans les plaines marécageuses de Tsurui, à l’est d’Hokkaido. L’espèce fut classée Monument naturel en 1935, puis Monument naturel spécial en 1952, entraînant progressivement la mise en place de mesures de protection.3
C’est dans ce contexte qu’un agriculteur du village de Tsurui, Yoshitaka Ito (1919-2000), commença dans les années 1960 à nourrir les grues qui hivernaient dans ses champs de maïs enneigés.4 Désigné officiellement « gardien des tanchō » par le gouvernement d’Hokkaido, il consacra toute sa vie à cette mission. En 1987, la Wild Bird Society of Japan créa sur ses terres le sanctuaire Tsurui-Ito, aujourd’hui l’un des hauts lieux mondiaux de la conservation de l’espèce, où jusqu’à 300 grues viennent s’alimenter chaque hiver.5
La dépendance de la grue à ce nourrissage humain hivernal reste aujourd’hui considérable : lorsque les marais gèlent, les grues peinent à trouver les poissons, libellules, escargots et grenouilles dont elles se nourrissent naturellement. Sans ce soutien, on estime que la population perdrait 90 % de ses individus.6 Contrairement à d’autres espèces de grues, la tanchō d’Hokkaido ne migre pas : elle passe l’hiver sur place, cherchant refuge la nuit dans le lit des rivières encore libres de glace, à l’abri des prédateurs.
- https://www.oiseaux.net/oiseaux/grue.du.japon.html
- Idem.
- https://www.japan-experience.com/fr/decouvrir/sapporo/activites-en-plein-air/village-tsurui-hokkaido-japon
- https://www.wbsj.org/en/tsurui/about_mr_ito.html
- https://www.wbsj.org/en/tsurui/
- https://www.etendues-sauvages.com/produit/tsurui-ito-tancho-crane-sanctuary/
Symbolique de la grue tsuru : entre grâce et éternité
Dans la culture japonaise, la grue est infiniment plus qu’un oiseau. Elle est une figure symbolique et familière, habitée d’un sens profond qui traverse toutes les époques.
Sa première et plus ancienne signification est celle de la longévité. La légende dit que la grue vit mille ans et cette durée symbolique est fondamentale dans une culture où la persévérance du vivant face au temps est une valeur importante. Associée à la tortue, autre animal millénaire, la grue forme avec elle un duo iconographique de bon augure omniprésent dans les arts décoratifs : on les retrouve ensemble sur les laques, les soieries, les céramiques et les porcelaines, comme une double promesse de longévité et de stabilité.1 C’est d’ailleurs cette symbolique qui explique la présence de la grue tanchō sur les anciens billets de mille yens japonais : elle y incarnait la prospérité et la bonne fortune (à noté que le design des billets japonais ont été en 2024 et que le grue ne figure pas sur les nouveaux billets).2
À la longévité s’ajoute une dimension d’élévation spirituelle. Dans la cosmologie sino-japonaise influencée par le taoïsme, la grue est l’oiseau qui transporte les immortels vers le ciel.3 Elle est messagère entre le monde terrestre et le monde céleste. Son vol lent et majestueux, sa silhouette blanche dans un ciel d’hiver, évoquent naturellement une présence au-delà du commun.
La grue est aussi un puissant symbole d’union et de fidélité conjugale. Sa danse nuptiale, si spectaculaire, et sa monogamie légendaire en ont fait l’emblème du couple uni par un lien indéfectible. On la retrouve ainsi en abondance dans les kimonos de mariée : les somptueux uchikake (打ち掛け), ces manteaux de cérémonie brodés qui constituent le vêtement le plus formel du mariage traditionnel japonais, sont souvent ornés de grues aux ailes déployées sur fond blanc ou rouge. Revêtir un kimono aux grues le jour de son mariage, c’est s’envelopper dans un vœu de protection, de durée et de félicité.4
- https://the-et-ceramique.blogspot.com/2014/05/la-grue-et-la-tortue.html
- https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/voyager-au-japon/grue-couronne-rouge
- Idem.
- https://www.abcsalles.com/guide/mariage/traditions-mariage-japon
La grue dans la poésie et le haiku
La tsuru est un kigo d’hiver, en particulier lorsqu’elle est associée aux paysages enneigés. Dans la poésie classique, elle peut symboliser l’isolement majestueux, mais aussi l’attente et la fidélité.
Contrairement au chidori, dont le cri souligne la solitude du rivage, la grue est souvent décrite visuellement : sa blancheur, la courbe de son cou, l’étendue de ses ailes. Elle se détache du paysage comme une calligraphie vivante sur la page blanche de l’hiver.
Dans le haiku, sa présence suffit à évoquer un espace vaste et silencieux, mais aussi le froid, les marais gelés et la majesté tranquille d’un monde endormi sous la neige. Une seule grue dans la neige peut illuminer un paysage entier.
Quelques haiku tirés de la tradition classique illustrent cette présence poétique :
汐越や鶴はぎぬれて海涼し
shiokoshi ya tsuru ha ginurete umi suzushi
Shiokoshi —
les pattes humides d’une grue
dans la fraîcheur de la mer1
Matsuo Bashō (1644-1694)
らうそくの涙氷るや夜の鶴
rausoko no namida kôru ya yoru no tsuru
gèlent
les larmes de la bougie
grue dans la nuit2
Yosa Buson (1716-1784)
鶴のあそび雲井にかなふ初日哉
tsuru no asobi kumo i ni kanafu hatsuhi kana
batifolent les grues
jusque dans le ciel
premier soleil de l’année3
Fukuda Chiyo-ni (1703-1775)
月光に舞ひすむ鶴を軒高く
gekkō ni mai sumu tsuru wo noki takaku
dans la lumière de lune
la grue finit sa danse
haut sous l’auvent4
Sugita Hisajo (1890-1946)
- CHIPOT, n°526, p.220.
- https://www.haiku-kigo-ichiran.net/tsuru ligne 16 (pour le poème original, traduction LJAA).
- COLLET, Chiyo ni, p.10.
- https://www.haiku-kigo-ichiran.net/tsuru/2/ ligne 164 (pour le poème original, traduction LJAA).
La grue dans les arts japonais
La présence de la grue dans les arts visuels japonais est aussi ancienne que riche. Des paravents de la période Heian aux peintures sur soie de l’époque Edo, en passant par les estampes ukiyo-e et les œuvres décoratives Rinpa (琳派) (courant décoratif fondé au XVIIe siècle, dont Kōrin est la figure tutélaire), le motif de la grue traverse les siècles en se renouvelant sans cesse — tour à tour naturaliste, décorative ou symbolique.
Voici cinq regards d’artistes mettant la grue à l’honneur :

Ogata Kōrin
Ogata Kōrin (1658–1716) est la figure centrale de l’école Rinpa (琳派)1, ce courant esthétique fondé au début du XVIIe siècle par Kōetsu et Sōtatsu, auquel Kôrin donnera un nouveau souffle et un nom tiré de son propre patronyme.2 Né dans une famille de riches marchands de textiles de Kyoto, Kōrin baigne dès l’enfance dans un univers de formes et de couleurs raffinées.3 Son art se caractérise par des compositions audacieuses, une palette intense, l’usage somptueux de l’or et de l’argent, et une stylisation poussée des motifs naturels qui les transforme en signes presque abstraits.
Dans ses deux paravents aux Grues, conservés aux Freer and Sackler Galleries de Washington, Kōrin déploie plusieurs silhouettes de grues sur un fond d’or et d’argent. Les oiseaux, simplifiés à l’extrême, ne sont plus tout à fait des êtres naturels : ils sont devenus des motifs décoratifs souverains, des formes épurées qui jouent avec l’espace doré comme des idéogrammes posés sur le vide. Les plumages noirs et blancs se détachent avec une netteté absolue sur le fond précieux, créant un rythme visuel à la fois serein et somptueux. La répétition des formes crée une cadence visuelle qui transforme l’oiseau en motif. Chez Kōrin, la grue n’est pas observée, elle est célébrée. La nature n’est plus ici source d’étude ou d’émotion contemplative, mais prétexte à une composition décorative d’une beauté intemporelle.
Cette œuvre témoigne de toute la puissance du style Rinpa : en stylisant la grue, Kōrin la magnifie. Elle devient plus vraie que nature, ou plutôt, elle accède à une vérité autre, purement formelle et spirituelle.
Diaporama ci-dessous : Ogata Korin, “Grues”, paravent gauche et droit à 6 panneaux chacun, période Edo, encre en or sur papier. Freer Gallery of Art.
Cette synthèse entre symbole et ornement influencera durablement les artistes Rinpa, jusqu’à Kamisaka Sekka au début du XXe siècle (voir ci-dessous).
- Rinpa (琳派), littéralement « école de Kōrin » : courant esthétique fondé au début du XVIIe siècle par Hon’ami Kōetsu et Tawaraya Sōtatsu, caractérisé par des compositions décoratives audacieuses, un usage somptueux de l’or et de l’argent, et une stylisation poussée des motifs tirés de la nature et de la littérature classique.
- MURASE, p.216.
- Ibid, p.263.

Itō Jakuchū
Itō Jakuchū (1716–1800) est sans doute l’une des personnalités les plus singulières de toute la peinture japonaise. Épicier de Kyoto par origine, peintre autodidacte par vocation, fervent bouddhiste par conviction, il ne se consacre entièrement à la peinture qu’à l’âge de quarante ans. Il ne se réclame d’aucune école et crée un style absolument personnel, qui tient à la fois du naturalisme le plus minutieux et d’une luxuriance quasi mystique.1 Il est également connu comme l’aîné des “Trois excentriques”2 dont l’art fut caractérisé comme “art dissident sans précédent dans l’histoire de la peinture japonaise”.3
Son œuvre maîtresse, Les Images du Royaume coloré des êtres vivants (Dōshoku sai-e), est un ensemble de trente grands rouleaux sur soie offert au temple Shōkoku-ji de Kyoto, réalisé entre 1757 et 1766. Jakuchū y représente avec une précision vertigineuse la faune et la flore de son univers : coqs, paons, poissons, phénix, pruniers en fleurs — et bien sûr, des grues.4
Dans ses panneaux Grues, les oiseaux se déploient parmi les branches fleuries avec une élégance qui touche au sacré. Chaque plume est rendue individuellement, chaque détail est une méditation. La technique dite urazaishiki 裏在式 (application de pigments sur l’envers de la soie pour moduler les couleurs de l’endroit) donne aux plumages une profondeur et une luminosité irréelles.
Chez Jakuchū, les oiseaux semblent habités, dotés chacun d’une personnalité propre. Regarder une grue, c’est regarder le vivant dans son mystère le plus intime.
- MURASE, p.340.
- Idem.
- Ibid, p.331.
- Ibid, p.341

Maruyama Ōkyo
Maruyama Ōkyo (1733–1795), contemporain d’Itô, incarne une tout autre démarche. Fondateur de l’école Maruyama (円山派, Maruyma-ha) et figure majeure du XVIIIe siècle, il est considéré comme l’introducteur du réalisme dans la peinture japonaise. Issu d’une famille modeste de la région de Kyoto, il étudie l’école Kanō avant d’élaborer son propre style, influencé par la peinture chinoise des Qing et par les gravures hollandaises qui lui révèlent les ressources de la perspective occidentale.1
Sa méthode est fondée sur l’observation directe de la nature.2 Contrairement à ses contemporains qui travaillent à partir de modèles picturaux hérités, Ōkyo dessine d’après nature — il observe les animaux, les plantes, les effets de lumière avec une attention quasi scientifique.
Dans ce paravent à six panneaux, Ōkyo rassemble sept grues sur un fond entièrement recouvert de feuilles d’or. Chacune est saisie dans une posture différente — l’une se dresse, le cou tendu vers le ciel ; une autre incline la tête pour lisser ses plumes ; deux semblent se faire face dans un dialogue silencieux ; la dernière, isolée sur le panneau de droite, se recourbe sur elle-même dans un mouvement d’une grâce intime. Ce n’est pas une composition symbolique ou décorative : c’est une observation vivante, un instantané de la vie d’un groupe de grues rendu avec une précision anatomique saisissante — chaque plume individualisée, chaque articulation juste, chaque couronne rouge posée avec exactitude.
Et pourtant, le fond d’or abstrait soustrait les oiseaux à tout contexte naturel précis. Pas de sol, pas d’eau, pas de ciel : les grues existent dans un espace hors du temps, ce qui leur confère, malgré (ou grâce à) leur réalisme, une présence presque sacrée. C’est toute la singularité d’Ōkyo : ancrer l’observation la plus rigoureuse dans une mise en scène qui transcende le simple naturalisme.
Ōkyo pratique volontiers la technique dite « sans os » (没骨 mokotsu), où le contour disparaît au profit de lavis d’encre modulés, créant des effets de volume et de matière d’une grande douceur.3 Dans ses représentations de grues, cette technique donne aux plumes une légèreté presque impalpable — comme si l’oiseau était fait d’air et de lumière hivernale.
- MURASE, p.327.
- Ibid, p.330.
- https://www.aisf.or.jp/~jaanus/deta/m/mokkotsu.htm

Katsushika Hokusai
Né à Edo (aujourd’hui Tokyo) en 1760, Katsushika Hokusai (1760-1849) est sans doute l’artiste japonais le plus connu dans le monde occidental. Issu d’une famille modeste, il entre à 19 ans dans l’atelier de l’artiste d’estampe Katsukawa Shunshō (1726-1792), spécialisé dans les portraits d’acteurs.1 Il s’en émancipe rapidement pour explorer de manière quasi autodidacte toutes les écoles picturales de son temps, changeant de nom d’artiste au fil de ses évolutions stylistiques (on lui en compte plus de cent vingt au total, dont six marquent les grandes périodes de son œuvre). Prolifique jusqu’à l’obsession, il aurait produit plus de trente mille œuvres au cours de sa vie.2
On associe souvent Hokusai à la grande vague de Kanagawa, aux paysages monumentaux, au mont Fuji sous toutes ses formes, mais l’artiste, dont l’œuvre colossale embrasse tous les genres, a également consacré une énergie considérable à la peinture d’oiseaux.
Dans l’estampe Deux grues sur un pin enneigé, Hokusai place deux grues blanches juchées sur les branches enneigées d’un pin — association doublement symbolique, puisque le pin est lui aussi un emblème de longévité dans la culture japonaise. Les deux oiseaux se détachent sur un ciel hivernal d’un gris plombé, rendu par un dégradé subtil. La blancheur de la neige contraste avec le vert intense des aiguilles et le rouge de la couronne de la grue : c’est un trio chromatique d’une sobriété et d’une force remarquables. La robe des grues qu’on attendait blanche est de façon surprenante beaucoup plus détaillée et polychrome, comme pour attirer notre regard sur les oiseaux. Dégradé délicat de bleu, orange doux, des couleurs qui viennent agréablement compléter une palette hivernale sobre, mais lumineuse.
Hokusai représente les grues avec une précision quasi scientifique qui rappelle l’ambition naturaliste d’Ōkyo, mais il lui ajoute une dimension universelle : les oiseaux ne sont pas seulement deux êtres vivants dans un paysage d’hiver. Ils sont les gardiens symboliques de la nouvelle année qui vient (cette association symbolique est fortement utilisée dans les décorations et ustensiles en vue du Nouvel An notamment) : oiseaux de longévité posés sur un arbre immortel, image d’espoir et de bon augure au cœur du froid.
- https://www.universalis.fr/encyclopedie/hokusai/
- HILLIER, p.19-20.

Kamisaka Sekka .
Né à Kyoto en 1866 dans une famille de samouraïs, Kamisaka Sekka (1866-1942) entre à seize ans dans l’atelier de Zuigen Suzuki (1847-1901), où il se forme à la peinture de l’école Shijō (四条派) au style lyrique et naturaliste. Il étudie ensuite sous Kôkei Kishi (1840-1922), artiste et enseignant à l’Ecole municipale des beaux-arts de Kyôto dès 1891. Il l’initiera notamment Sekka au style décoratif de l’école Rinpa (voir plus haut Ogata Kôrin). 1 C’est au contact de cette tradition picturale que Sekka trouve sa voie véritable, en héritant de des grandes figures de Rinpa — Kōetsu, Sōtatsu, Kōrin (voir ci-dessus) — leur sens du décor somptueux et de la nature portée à l’épure.
En 1900, il reçoit une médaille d’or pour son œuvre exposée lors de l’Exposition universelle de Paris.2 De retour à Kyoto, il publie entre 1909 et 1910 son chef-d’œuvre, le Momoyogusa (百々世草, « Les Herbes de l’Éternité »), recueil de 60 planches en couleurs grand format (30 x 22 cm) qui synthétise avec éclat la tradition japonaise et la modernité naissante des motifs décoratifs.3
Dans les planches consacrées aux grues du Momoyogusa, Sekka pousse l’esthétique Rinpa à un point de modernité radicale. Dans cette œuvre, la grue est stylisée avec une grande sobriété. Les aplats de couleur, la simplification des formes et l’organisation rythmique de l’espace traduisent une volonté de synthèse. Sekka ne cherche pas à reproduire la nature fidèlement ; il en capte l’essence décorative. La grue devient un motif intemporel, à la fois héritier d’une longue tradition et pleinement inscrit dans la modernité artistique.
Les grues y sont représentées avec une extrême économie de moyens : quelques courbes, des aplats de blanc, des accents d’or et de noir — et pourtant, l’oiseau est là, pleinement présent, dans toute sa majesté. La stylisation n’appauvrit pas : elle concentre. Elle distille l’essence même de la grue : sa grâce, son élévation, sa blancheur, jusqu’à l’épure absolue. Associée au pin (comme chez Hokusai), cette œuvre symbolise également un vœu de bon augure, de force, de prospérité et de longévité.
Sekka hérite directement de Kōrin et de Sōtatsu, dont il est spirituellement le successeur au sein de la tradition Rinpa, mais sa formation à Kyoto à la fin de l’ère Meiji, au contact de l’art et des influences occidentales naissantes, lui confère une sensibilité visuelle résolument moderne. Ses grues parlent à la fois à la mémoire de la tradition millénaire et à l’œil contemporain. Elles sont intemporelles.
- MOSCATIELLO, p.9.
- Ibid, p.14.
- Ibid, p.16-17.

La grue dans les arts décoratifs et la culture populaire
La tsuru dépasse largement le cadre de la peinture. Elle est omniprésente dans les kimonos de cérémonie, les textiles, les laques, les céramiques et les motifs de Nouvel An. Son image accompagne les moments importants de la vie.
Elle est également devenue un symbole universel à travers l’origami. La grue pliée, rendue mondialement célèbre par l’histoire de Sadako Sasaki, incarne aujourd’hui un message de paix et d’espoir. Plier mille grues (senbazuru) revient à formuler un vœu de guérison ou de longévité.
Le senbazuru : mille grues pour un vœu
La grue est aussi au cœur de l’une des traditions populaires les plus connues du Japon : le senbazuru (千羽鶴), littéralement « mille grues ». Cette pratique est ancienne, mais le premier témoignage écrit que nous en ayons remonte à la période Edo (1603-1868) : un livre intitulé Hiden Senbazuru Orikata (« Le secret du pliage de mille grues »), publié en 1797, en donne les premières instructions écrites connues — tout en laissant entendre que la coutume existait déjà depuis longtemps.1 À l’origine, plier mille grues était un acte accompli pour souhaiter une longue vie à soi-même ou à un proche. Au fil du temps, la tradition s’est élargie à d’autres vœux : guérison d’une maladie, bonheur conjugal, réussite, ou paix dans le monde. Offertes à un être cher malade ou données en cadeau de mariage, ces guirlandes de grues en papier constituent l’un des gestes symboliques les plus forts de la culture japonais.
Cette tradition a pris, au XXe siècle, une dimension universelle grâce à l’histoire de Sadako Sasaki (1943-1955), jeune fille d’Hiroshima exposée aux radiations de la bombe atomique à l’âge de deux ans. Hospitalisée pour une leucémie en 1955, Sadako entreprit de plier mille grues, espérant que les dieux lui accordent la guérison. Elle mourut à douze ans, après avoir confectionné 644 grues selon les sources les plus couramment citées — ses camarades de classe plièrent les grues manquantes en son honneur. En 1958, une statue de Sadako tenant une grue dorée fut érigée dans le Parc de la Paix d’Hiroshima.2 À sa base, on peut lire:
Ceci est notre cri. Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde.

Depuis, la grue en papier est devenue dans le monde entier un symbole de paix et d’espoir, et des milliers de senbazuru sont envoyés chaque année à Hiroshima en mémoire des victimes.3
- https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/comprendre-le-japon/senbazuru-un-millier-de-grues
- Idem.
- Idem.
Une présence lumineuse au cœur de l’hiver
La grue incarne une certaine verticalité : elle s’élève, elle transcende, elle relie la terre et le ciel. Oiseau de l’hiver et de l’éternité, du mariage et de la paix, de la forêt d’Hokkaido et du papier plié entre les doigts d’une enfant, elle traverse la culture japonaise dans toute sa profondeur. Elle est à la fois présence naturelle (majestueuse et concrète dans les marais gelés du nord) et figure métaphysique (messagère des immortels, gardienne de l’éternité).
Dans les arts visuels, sa beauté formelle — ce blanc éclatant, ce rouge discret, ces ailes qui couvrent plusieurs mètres dans leur envol — en a fait un sujet inépuisable. Des paravents dorés aux rouleaux sur soie, des estampes populaires aux compositions plus modernes de Sekka, chaque artiste a trouvé dans la grue un miroir de ses propres aspirations : naturalisme, décoratif, spiritualité, émotion pure.
Le prochain et dernier volet de cette série nous tournera vers un oiseau bien différent, plus humble et plus méconnu : l’huîtrier du Japon (miyakodori), oiseau du souvenir et de la nostalgie poétique.
……………………………………………
Sources
- CHIPOT Dominique, KEMMOKU Makoto, Bashô, Seigneur ermite, l’intégrale des haïkus, édition La Table Ronde, 2012.
- COLLET Hervé, CHENG Wing fun, Chiyo ni, bonzesse au jardin nu, éditions Moundarren, 2005.
- HILLIER Jack, The Art of Hokusai in Book Illustration, Sotheby Parke Bernet Publications, University of California Press, 1980.
- KERVERN Alain, Le vent du nord, Grand Almanach Poétique japonais, Livre V, L’Hiver, Éditions Folle Avoine, 1994.
- MOSCATIELLO Manuela (présenté et traduit par), Kamisaka Sekka, Les Herbes de l’Éternité, éditions Philippe Picquier, 2013.
- MURASE Mieko, L’art du Japon, Encyclopédie d’aujourd’hui, La Pochotèque, Librairie Générale Française, 1996.
- HILLIER Jack, The Art of Hokusai in Book Illustration, Sotheby Parke Bernet Publications, University of California Press, 1980.
- Exposition « Jakuchū, Le royaume coloré des êtres vivants », Petit Palais, Paris, 2018.
Sources en ligne, consultées le 15 mars 2026 :
- https://www.oiseaux.net/oiseaux/grue.du.japon.html
- https://www.japan-experience.com/fr/decouvrir/sapporo/activites-en-plein-air/village-tsurui-hokkaido-japon
- https://www.wbsj.org/en/tsurui/about_mr_ito.html
- https://www.wbsj.org/en/tsurui/
- https://www.etendues-sauvages.com/produit/tsurui-ito-tancho-crane-sanctuary/
- https://the-et-ceramique.blogspot.com/2014/05/la-grue-et-la-tortue.html
- https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/voyager-au-japon/grue-couronne-rouge
- https://www.abcsalles.com/guide/mariage/traditions-mariage-japon
- https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/comprendre-le-japon/senbazuru-un-millier-de-grues
- https://www.haiku-kigo-ichiran.net/tsuru
- https://www.aisf.or.jp/~jaanus/deta/m/mokkotsu.htm
- https://www.universalis.fr/encyclopedie/hokusai/
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Hokusai#cite_note-:2-4
(c) Le Japon avec Andrea



