Dans la culture japonaise, l’hiver n’est pas seulement une saison de froid et de dépouillement. C’est aussi un temps de silence, d’écoute et d’attention aux signes discrets de la nature. Parmi ces signes, les oiseaux d’hiver occupent une place essentielle dans la poésie et les arts visuels. Cette série d’articles propose d’explorer trois oiseaux emblématiques de la saison froide : le pluvier (chidori), la grue (tsuru) et l’huîtrier du Japon (miyakodori). Ce premier volet est consacré au chidori, petit oiseau du rivage, modeste en apparence mais d’une richesse symbolique remarquable.
Le chidori, un oiseau du rivage
Au Japon, le terme 千鳥 (chidori) désigne plusieurs espèces de petits échassiers vivant près de l’eau : plages, estuaires, rivières ou zones humides. Leur présence est particulièrement marquée en automne et en hiver, ce qui explique leur rôle de kigo hivernal dans la poésie classique.
De petite taille, au corps nerveux, le chidori se déplace rapidement sur le sable, s’arrête, repart, puis s’envole soudainement dans un vol vif et ondulant. Observé en groupe ou isolé, il donne une impression de mouvement incessant, presque désordonné. Le kanji 千 (sen, mille) évoque d’ailleurs cette idée de multiplicité, d’oiseaux innombrables survolant le rivage battu par le vent.

Symbolique du chidori : solitude, passage et persévérance
Parce qu’il vit à la frontière entre la terre et l’eau, le chidori est avant tout un oiseau de l’entre-deux. Dans la littérature japonaise, il apparaît souvent sur des plages désertes, au crépuscule ou sous un ciel d’hiver. Sa silhouette minuscule dans un vaste paysage marin accentue un sentiment de solitude paisible, parfois teintée de mélancolie.
Le cri aigu du chidori, perçant le silence hivernal, devient un motif sonore récurrent dans la poésie. Il ne rompt pas le calme, mais le rend perceptible. Cette présence discrète fait du chidori un symbole de l’impermanence et de la fragilité de l’existence.
Un jeu de mots ancien relie également chidori à l’expression 千取り, qui peut se lire comme « prendre mille ». De cette homophonie est née une symbolique de courage et de victoire, expliquant pourquoi le motif du chidori apparaît parfois dans des contextes guerriers ou comme ornement porteur de bon augure.
Lorsqu’ils sont représentés par deux, les chidori prennent enfin une dimension affective : ils deviennent un symbole d’union harmonieuse et de fidélité, thème que l’on retrouve aussi bien dans les arts décoratifs que dans la poésie.

Le motif chidori dans les arts décoratifs
Le chidori est omniprésent dans les arts décoratifs japonais. Son graphisme simple et rythmé se prête parfaitement à la stylisation. On le retrouve sur des kimonos, des tissus teints ou brodés, des laques, des céramiques et même certains kamon (blason, emblème des grandes familles japonaises).
Souvent représenté en répétition, le motif suggère le mouvement continu, le vent sur l’eau et le passage du temps. Par un détail minuscule, il évoque un paysage entier.
Le chidori dans la poésie et le haïku
Dans le haïku et la poésie classique, le chidori est un kigo d’hiver fortement connoté. Il évoque les plages froides, le vent marin, la tombée du jour et l’errance du voyageur. Chez Bashō et d’autres poètes de l’époque d’Edo (1603-1868), le chidori n’est pas tant décrit visuellement qu’évoqué par son cri, élément sonore qui structure le paysage poétique.
Le chidori apparaît rarement comme un sujet central. Il agit plutôt comme un révélateur d’atmosphère, soulignant la vastitude du monde et la petitesse de l’être humain face à la nature.
Quelques exemples tirés du recueil “Haikus de bord de mer” aux éditions Moundarren :
ara iso ya hashiri naretaru tomochidori
habitués à longer
le rivage sauvage
une bande de pluviers
Kyorai (1651-1704)
iso chidori ashi wo nurashite asobi keri
les pluviers sur le rivage
à mouiller leurs pattes
s’amusent
Buson (1716-1784)
hoshizaki no yami wo miyoto ya naki chidori
le cap Hoshizaki dans l’obscurité
les cris des pluviers
m’invitent à regarder
Bashô (1644-1694)
kietemosemu ariakedzuki no hamachidori
la lune à l’aube
disparaissent
les pluviers sur le rivage
Chora (1729-1780)
Le chidori dans les estampes japonaises
Les artistes de l’ukiyo-e ont été sensibles à la force évocatrice de cet oiseau minuscule, dont quelques traits suffisent à suggérer le vent, l’eau et la saison.

Suzuki Harunobu
Chez Suzuki Harunobu (1725–1770), le chidori s’inscrit dans une vision profondément poétique et atmosphérique du paysage. L’estampe « La rivière de joyaux de la préfecture de Mutsu » (Mutsu no tamagawa), issue de la série des Six Rivières de Joyaux, en offre un exemple particulièrement évocateur. La scène se déploie sur une plage calme, presque irréelle, où la ligne du rivage s’étire dans une grande douceur.
Dans le ciel, des chidori traversent l’espace, esquissés par quelques traits légers et aériens. Ils ne constituent pas le sujet principal de l’image, mais leur présence est décisive : elle suggère la saison froide, le vent venu de la mer et une forme de solitude silencieuse. Chez Harunobu, le chidori agit comme un indice saisonnier et émotionnel, un souffle discret qui anime le paysage sans jamais le troubler. Il devient un élément de respiration visuelle, renforçant le caractère contemplatif de la scène et invite le regard à circuler. L’oiseau participe ainsi pleinement à l’esthétique de la suggestion propre au milieu de l’époque d’Edo, où l’émotion naît de ce qui est à peine montré.

Katsushika Hokusai
Chez Katsushika Hokusai (1760–1849), le chidori apparaît dans une relation plus directe et plus tendue avec le paysage. On le retrouve notamment dans la planche 38 du volume II de l’Ehon « Cent vues du mont Fuji » (Fugaku hyakkei). Dans cette image, le mont Fuji, bien que présent, n’est pas toujours immédiatement perceptible : le regard est d’abord attiré par le mouvement de l’eau, le rythme du paysage et la circulation de l’air.
Les chidori, minuscules face à l’immensité de la scène, traversent le ciel et longent l’eau, comme jouant avec la vague. Ils accentuent la sensation de froid et de vent. Leur présence introduit une échelle vivante dans un paysage dominé par les forces naturelles. Chez Hokusai, le chidori n’est pas seulement un marqueur saisonnier ; il devient un contrepoint fragile à la monumentalité du monde, soulignant la vulnérabilité, mais aussi la poésie et la douceur du vivant face à la puissance de la nature, thème central de toute la série des Cent vues du mont Fuji.

Kamisaka Sekka
Avec Kamisaka Sekka (1866–1942), figure majeure du mouvement Rinpa (琳派)1 moderne, le motif du chidori connaît une interprétation radicalement différente, plus décorative et plus épurée. Dans son œuvre célèbre représentant une rivière en hiver animée par des chidori (tirée de la série Momoyogusa), Sekka réduit le paysage à quelques éléments essentiels : l’eau froide, les rives suggérées, le rythme des oiseaux et le silence des roseaux glacés.
Les chidori, stylisés à l’extrême, deviennent presque des signes graphiques. Leur répétition crée une cadence visuelle qui évoque à la fois le mouvement du courant et le souffle du vent hivernal. Ici, l’oiseau n’est plus un simple détail narratif ou poétique : il est un motif structurant, capable de condenser la saison, l’atmosphère et l’émotion en une composition d’une grande modernité.
Cette approche fait écho à l’usage du chidori dans les arts décoratifs traditionnels, tout en annonçant une sensibilité résolument contemporaine.
- Rinpa, littéralement “école de Kôrin”. Cette école prônait un art décoratif ancré dans la tradition Yamato-e où des sujets simples tirés de la nature dans un style sobre sur fond doré marquait leur profonde nostalgie pour les arts des époques anciennes.
Un oiseau d’hiver au cœur de la sensibilité japonaise
Discret, presque effacé, le chidori incarne pourtant une esthétique profondément japonaise : l’attention portée aux êtres modestes, la beauté du fugitif et le dialogue constant entre nature et émotion. Oiseau du rivage et du passage, il ouvre cette série hivernale comme une invitation à regarder autrement les paysages silencieux de l’hiver.
Dans les prochains articles, nous nous tournerons vers la grue (tsuru), oiseau de longévité et de majesté, puis vers l’huîtrier du Japon (miyakodori ), oiseau du souvenir et de la nostalgie poétique.
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Sources
- COLLET Hervé, CHENG Wing fun, Haikus du bord de mer, éditions Moundarren, 2023.
- HILLIER Jack, The Art of Hokusai in Book Illustration, Sotheby Parke Bernet Publications, University of California Press, 1980.
- KERVERN Alain, Le vent du nord, Grand Almanach Poétique japonais, Livre V, L’Hiver, Editions Folle Avoine, 1994.
- MOSCATIELLO Manuela (présenté et traduit par), Kamisaka Sekka, Les Herbes de l’Eternité, éditions Philippe Picquier, 2013.
- MURASE Mieko, L’art du Japon, Encyclopédie d’aujourd’hui, La Pochothèque, Librairie Générale Française, 1996.
(c) Le Japon avec Andrea


